« Les raisons du Momotombo » par Victor Hugo

« Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,
Les rois d’Espagne ont fait baptiser les volcans
Du royaume qu’ils ont en dessous de la sphère ;
Les volcans n’ont rien dit et se sont laissé faire,

Et puis le Momotombo lui seul n’a pas voulu.
Plus d’un prêtre en surplis, par le Saint-Père élu,
Portant le sacrement que l’Eglise administre,
L’œil au ciel, a monté la montagne sinistre ;

Beaucoup y sont allés, pas un seul n’est revenu.
O vieux Momotombo, colosse chauve et nu.
Qui songe près des mers, et fais de ton cratère
Une tiare d’ombre et de flamme à la terre.

Pourquoi, lorsqu’à ton seuil terrible nous frappons,
Ne veux-tu pas du Dieu qu’on t’apporte ? Réponds.
La montagne interrompt son crachement de lave,
Et le Momotombo répond d’une voix grave :

« Je n’aimais pas beaucoup le dieu qu’on a chassé.
Cet avare cachait de l’or dans un fossé ;
Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires
Etaient de pourriture et de sang toutes noires.

Son antre était un porche au farouche carreau,
Temple sépulcre orné d’un pontife bourreau ;
Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles
Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ;

Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ;
Toujours entre ses dents un cadavre saignait ;
Ce spectre noircissait le firmament sublime.
J’en grondais quelques fois au fond de mon abîme.

Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants.
Et du côté d’où vient le jour, des hommes blancs,
Je les ai bien reçus, trouvant que c’était sage.
— L’âme a certainement la couleur du visage,

Disais-je, l’homme blanc, c’est comme le ciel bleu ;
Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu.
On ne le verra point de meurtres se repaître. —
J’étais content ; j’avais horreur de l’ancien prêtre ;

Mais quand j’ai vu comment travaille le nouveau,
Quand j’ai vu flamboyer, ciel juste ! à mon niveau !
Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,
Sombre, et que vous nommez l’Inquisition sainte,

Quand j’ai pu voir comment Torquemada s’y prend
Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,
Comment il civilise, et de quelle manière
Le Saint-Office enseigne et fait de la lumière,

Quand j’ai vu dans Lima d’affreux géants d’osier,
Pleins d’enfants, pétiller sur un large brasier,
Et le feu dévorer la vie, et les fumées
Se tordre sur les seins des femmes allumées ;

Quand je me suis senti parfois presque étouffé
Par l’âcre odeur qui sort de votre autodafé,
Moi qui ne brûlais rien que l’ombre en ma fournaise,
J’ai pensé que j’avais eu tort d’être bien aise ;

J’ai regardé de près le dieu de l’étranger,
Et j’ai dit : — Ce n’est pas la peine de changer. »

Victor Hugo

Merci à René Dufour de l’Association Vaulx en Velin Sébaco pour avoir retrouvé ce poème et l’avoir transmis !

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